Qui n’est pas un jour tombé sur l’un de ces clichés jaunis par le temps, figés sur une carte postale ancienne ? La valeur documentaire et historique de ces photos sur papier carton de 9×14 cm ne fait aucun doute, d’autant plus qu’elles sont facilement accessibles. Rien de plus simple quand on s’intéresse à l’architecture vernaculaire d’une région que de l’étudier à travers l’identité visuelle de toutes ces places de village immortalisées dans leur apparat du début du XXème siècle. Mais combien de silos ont eu l’honneur d’être le sujet de l’un de ces clichés ?
Pour trouver trace d’anciennes photos de silos parmi les milliers de cartes postales éditées au cours des années 1930, 1940 et 1950, il faut être prêt à y consacrer du temps. Le point de départ tout trouvé est le fonds documentaire constitué par les archives départementales de la Vienne, riche de plus de 4500 cartes postales numérisées. On y trouve pour 245 communes les sempiternelles photos montrant l’agitation lors d’un jour de marché, des habitants en habits du dimanche à la sortie d’une cérémonie religieuse, ou l’inauguration d’un monument aux anciens combattants. Les thématiques récurrentes de ces scénettes donnent un aperçu de ce que la société de l’époque aimait à renvoyer comme image. Quelques instantanés du monde agricole dans la Vienne du début du XXème siècle complètent l’aperçu, notamment des scènes de labour. Une carte postale à grand tirage a aussi capturé le spectacle de la bourse des grains de Châtellerault un jour de forte affluence, tandis qu’une autre s’est attardée sur un « trieur à grains monté avec deux cylindres », grâce auquel des ouvriers agricoles de Saint-Romain s’apprêtent à remplir des sacs. En revanche, pour ce qui est des édifices de stockage de grains, les recherches s’avèrent infructueuses. Ce fonds documentaire ne contient pas la moindre photo de silo.
C’est donc principalement sur la plateforme marchande Delcampe.net qu’il a fallu fouiller. Après quelques mois à parcourir cette immense boutique pour collectionneurs, il semble possible d’affirmer qu’il n’existe en tout et pour tout que trois silos dont la monumentalité a été saisie en photo. Voire quatre, à la rigueur, si on y inclut aussi les cartes postales publicitaires. Il s’agit de ceux de Civray, La Tricherie, Loudun, et Saint-Julien-l’Ars. En pratique, ces quatre-là sont donc les seuls qui figurent sur une carte en tant qu’unique sujet représenté. Est-ce parce qu’ils ont bénéficié d’une renommée locale au cours des années ayant suivi leur construction ? Impossible de l’affirmer à ce stade.



À en juger par sa présence sur un nombre « élevé » de cartes postales, le silo de La Tricherie postule assez naturellement au titre du silo le plus renommé de la Vienne. Il y a une certaine logique à cela puisque le tronçon de chemin de fer le long duquel il a été bâti, à savoir la ligne qui parcoure le département du nord au sud en passant notamment par Châtellerault et Poitiers, était le principal du département à l’époque de sa construction. En plus de sa carte postale dédiée, on retrouve ce silo sur une carte postale « multivues » de La Tricherie, sur une vue aérienne de la localité, mais aussi en arrière-plan d’une scène agricole qui mérite qu’on s’y arrête. On y voit un paysan guider deux chevaux attelés à une charrette de fumier. Leur cargaison semble destinée à un épandage par petits tas sur un champ de céréales où la moisson a déjà eu lieu. La scène, qui date selon toute vraisemblance des années 1940, revêt ainsi une forte symbolique. Elle dépeint la cohabitation d’une agriculture paysanne encore basée sur des engrais organiques plutôt que chimiques avec une agriculture qui va suivre l’élan de modernisation et d’industrialisation incarné sur la photo par le silo de La Tricherie.



Pour le reste, les supports visuels auxquels on accède en se constituant une petite collection sont assez pauvres en enseignements. Quelques observations s’en dégagent :
— Hormis le silo de La Tricherie évoqué plus haut, deux autres ont atterri sur des cartes postales « multivues », à savoir les silos des communes de La Roche-Rigault et Pleumartin. On pourra, au choix, y voir le signe que leur architecture était motif de fierté, ou en conclure que l’éditeur de la carte postale était à court de bâtiments à faire figurer. Les cartes de La Roche-Rigault sont précieuses puisque leur passage au scanner fait apparaître la date de construction (1943) inscrite sur le fronton du silo, aujourd’hui masquée par un rafistolage en tôle.




— La majorité des silos reconnaissables sur des cartes postales y figurent de manière fortuite : soit parce qu’ils sont suffisamment proches du sujet photographié (à savoir une gare comme à Monts-sur-Guesnes et Rouillé, ou un monument aux morts comme à Pleumartin), soit parce que la photo est une vue aérienne (Ayron, Chalandray, Châtellerault, Civray, Loudun, Mirebeau, Neuville de Poitou, Pleumartin, Rouillé, Saint-Julien-l’Ars – liste sans doute non exhaustive).









— Les silos situés dans des villes « touristiques » ont beaucoup de mal à exister en photo à côté des ruines médiévales situées dans cette même ville. Trouver une vue aérienne de Chauvigny et La Roche-Posay sur laquelle on aperçoit les silos locaux s’est avéré extrêmement difficile.


— À l’inverse, l’emplacement du silo de Rouillé, en plein centre-ville, en fait un immanquable des vues aériennes. C’est aussi, semble-t-il, le seul dont il existe une photo le montrant en phase de construction. La résolution de l’image est malheureusement de faible qualité, ce qui s’explique peut-être par l’année de construction de ce silo : 1945.





— La présence fortuite de certains silos sur des vues aériennes est utile pour comprendre la chronologie des ajouts d’extensions ou de dépendances à partir du « bloc » originel. Les photos du silo de Neuville-de-Poitou prises à quelques décennies d’intervalle permettent ainsi de reconstituer l’historique des trois phases de sa construction : d’abord une simple tour carrée, à laquelle sont venues s’ajouter deux autres (donnant naissance à un édifice en forme de L), avant l’ajout de deux tours rondes à côté du L.





Le meilleur étant réservé pour la fin, venons-en aux deux trouvailles les plus singulières dénichées en ligne. Il s’agit de deux cartes postales riches en texte représentant chacune un élément d’un ensemble assez complexe d’édifices de stockage de grains situés au niveau de la gare de Loudun. Ces deux cartes ont en réalité été éditées en tant que support publicitaire, l’une pour l’entreprise de construction en ciment armé Novello, Baillard & Curé, spécialisée en bâtiments industriels et agricoles, et l’autre pour les établissements Manceau-Leclerc, actifs dans le négoce de grains et semences et spécialisés dans les « orges triées ».



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