La Vienne, bien que vallonnée, reste un département céréalier dont la signature visuelle est très sensible à la présence d’éléments verticaux, visibles de loin. Son identité « de terroir » repose sur quelques bâtiments plus imposants que les autres, qu’il s’agisse d’églises, de manoirs, ou de pigeonniers et fours à chaux aujourd’hui tombés à l’abandon. Plus tard sont venus s’y ajouter des châteaux d’eau, des pylônes de lignes à moyenne tension, des antennes 5G, puis, dans un élan notable, des éoliennes. Et surtout : des silos à grains.
En arrivant par la D16, à travers les champs de colza, il n’y a guère que deux bâtiments qui s’élèvent plus haut que les arbres aux abords de Pleumartin. Le premier est l’église paroissiale, reconstruite dans les années 1880, dont l’histoire est très largement documentée. Le second est le silo de l’ancienne coopérative agricole, dont personne ne semble connaitre ne serait-ce que la date de construction ou le nom de l’architecte. Il y aurait pourtant tant à dire sur ses volumes en béton armé, ses briques roses, ses lignes géométriques, ou son architecture teintée d’un je-ne-sais-quoi d’Art déco saupoudré de brutalisme. Il ne faut pas cogiter longtemps avant de lui trouver des ressemblances avec les silos de Civray, Mirebeau, ou Saint-Julien-l’Ars. Puisqu’ils semblent dater de la même époque, peut-être que leur marque de fabrique a fait l’objet d’études ? Ont-ils pu servir d’inspiration à ceux de La Roche-Rigault, La Tricherie, Monts-sur-Guesnes, Saint-Martin-l’Ars, ou encore Saint-Savin ? Dans un autre style, l’architecture « tout pour le béton » des silos de Châtellerault, Chauvigny, et Les Ormes mérite aussi qu’on s’y intéresse.
Tous ces silos semblent témoigner d’une volonté d’en faire des bâtiments à l’architecture singulière. Tous montrent aussi des signes de délabrement progressif. Et pour cause, le fait qu’ils appartiennent au patrimoine local n’est pas une évidence pour tout le monde. Plus on creuse le sujet, plus on aboutit au constat que les silos sont les oubliés du patrimoine industriel et architectural français. C’est comme si la mémoire collective mettait un point d’honneur à valoriser l’histoire de tous les sites de la petite industrie, à l’exception des édifices de stockage de grains. Cela en devient même caricatural. Consacrez-y zéro effort et vous apprendrez que cette usine dont on repère facilement la cheminée en sortie de Saint-Pierre-de-Maillé fut jadis une distillerie d’alcool de betterave et de topinambours. Claquez des doigts et vous établirez que ces ruines en tuffeau situées en bord de Creuse au nord de La Roche-Posay sont les vestiges d’une usine de pâte à papier. À l’inverse, remuez les bas-fonds d’internet et vous ne serez pas beaucoup plus avancé sur l’histoire et l’architecture des silos du département.
Commençons par leur histoire. Par réflexe ou excès d’optimisme, un plongeon dans les archives de la Nouvelle République, le journal local, s’impose. Ces dernières ne sont malheureusement pas d’une grande aide. Tout juste y apprend-on que le silo de Châtellerault a été bombardé en 1944, et que celui de Rouillé a été construit en 1945 par des prisonniers de guerre allemands internés ici, dans un camp qui avait ouvert quatre ans plus tôt pour y enfermer des opposants au régime de Vichy. Pour une recherche d’information sur des infrastructures agricoles, on peut dire que la récolte est maigre ! Il faut donc continuer de creuser, et notamment suivre le fil historique de l’ONIB, un mystérieux acronyme mentionné dans l’un des articles.
L’origine de ces silos remonterait en fait à la « crise du blé », qui a marqué le monde paysan de 1929 à son point d’orgue en 1935. Sur fond de concurrence entre céréales importées et céréales produites dans l’Hexagone, les négociants en grain sont alors en position de force pour spéculer et, au moment de la récolte, imposer leur prix d’achat à des cultivateurs impuissants. Pour enrayer la spéculation, ces derniers commencent à miser sur la création de coopératives de collecte des céréales et sur la construction de silos de stockage. Édifices d’un genre nouveau, ils permettent aux coopératives d’étaler leurs ventes et ainsi reprendre en partie la main sur les cours. L’expérience menée par les premières coopératives finit par être instaurée en modèle à partir de 1936, à travers la création par le gouvernement du Front populaire de l’Office national interprofessionnel du blé, c’est-à-dire – on y arrive – l’ONIB. Tout comme trois décennies plus tôt lorsque les autorités avaient découvert « qu’il était moins onéreux de financer les premiers pas de la coopération vinicole que de faire face aux révoltes de producteurs[1] », l’État en vient à considérer que « l’intérêt public et l’intérêt des consommateurs sont liés à la stabilisation des prix[2] ». Dès sa création, l’ONIB réserve aux seules coopératives le droit d’acheter, stocker et commercialiser des produits céréaliers. Les autorités et les organisations paysannes agréées œuvrent dès lors au maillage du territoire français par un réseau de silos de stockage, bâtis à proximité immédiate des gares du réseau ferré et partiellement financés par des fonds publics.

En 1940, année durant laquelle l’ONIB devient l’ONIC (Office national interprofessionnel des céréales), on compte déjà en France plus de 1200 coopératives céréalières.
Tous les agriculteurs n’ont pas pour autant accueilli à bras ouverts ce changement de paradigme. Certains y virent « un pas vers la collectivisation forcée » et craignirent de « passer sous la coupe de l’Administration[3] ». Tout à la fois artisan d’une politique nationale d’intervention sur le marché des céréales et instrument de modernisation agricole, l’ONIC incarne l’aboutissement du socialisme de l’époque. Au point que des économistes libéraux y aient vu une forme de « fascisme marxiste[4] ». On reconnait bien là la polarisation des années 1930, mais, à ce stade, le fait qu’une influence communiste ait pu se transmettre à l’architecture de ces silos à grains ne relève que d’une intuition. La plupart du temps, le nom des ingénieurs ou architectes qui ont dessiné les plans reste un mystère. « L’histoire de ce type de bâtiments demeure peu connue, la conservation des archives des coopératives de cette période étant rare[5] » apprend-on de source officielle. Sans le nom des maîtres d’œuvre, difficile de savoir ce qu’ils ont potentiellement voulu exprimer.
N’existe-t-il donc aucune source documentaire pour célébrer cette architecture ? À première vue, c’est un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Sur 1392 bâtiments distingués à travers le label ACR (Architecture Contemporaine Remarquable[6]), seuls 10 sont des silos à grains et aucun n’est situé dans la Vienne.

Le département ne figure pas non plus parmi les six départements céréaliers étudiés dans l’unique thèse[7] française consacrée aux « édifices de stockage des céréales » bâtis entre 1929 et 1969. Au prix d’un travail de recherche colossal, son auteur, Nicolas Loriette, est néanmoins parvenu à reconstituer le schéma alors à l’œuvre en faveur de ce type de construction, « symbole de progrès, de réussite, de la force du regroupement, de temps nouveaux[8] ». La spécificité des silos français tiendrait selon lui à la multiplicité des intervenants mobilisés en vue de leur réalisation : coopératives agricoles, architectes, ingénieurs du génie rural, et constructeurs. Ces derniers, qu’ils interviennent sur tout le territoire ou dans un rayon d’activité plus restreint, étaient indéniablement des spécialistes du béton armé. L’engouement pour celui-ci « encourage une concurrence impitoyable entre entrepreneurs ». Pour s’imposer sur le marché, « chacun vante son système constructif et dépose ses brevets[9] ». Le choix des architectes par les coopératives se serait fait de manière moins sélective, ce qui expliquerait que la conception hâtive de « bâtiments à mi-chemin entre l’agriculture et l’industrie » ait donné lieu, d’une région à l’autre, à des approches très différentes. Malgré une tendance des architectes de l’époque à se réfugier « dans le pur fonctionnalisme », certains s’en tirent mieux que d’autre dans le traitement esthétique et parviennent à faire naître« des formes chargées d’émotion, émancipées des contraintes architectoniques […]. Renaissance, courants contemporains, régionalisme voire néorégionalisme, ils puisent dans des vocabulaires très distincts en fonction de leur inclinaison personnelle ». Certains éléments des silos de la Vienne tendent en effet à accréditer l’expression d’une forme de régionalisme. Le choix de mêler béton et briques roses s’explique probablement par la présence de briqueteries dans le département, tandis que les créneaux ornementaux du silo de Chauvigny, censés évoquer l’architecture défensive médiévale, sont de manière assez évidente un clin d’œil aux châteaux et donjons qui font sa renommée touristique. Enfin, si le cahier des charges recherchait « une certaine monumentalité susceptible de traduire l’importance et l’image du groupement agricole ayant ordonné la construction du silo[10] », le moins qu’on puisse dire est que les architectes de la Vienne ont pleinement su répondre aux attentes de leurs maîtres d’ouvrage, dont le nom figure en lettres stylisées sur la plupart des frontons. Quelle monumentalité recherchaient la Coopérative agricole de la région Pleumartin – Archigny, la Société coopérative agricole des producteurs de la région de Claunay, ou encore la Coopérative de stockage de blé d’Usson du Poitou ? Espérons que certaines archives aient survécu.
Voilà à peu près tout ce que l’on peut affirmer de manière générique au sujet des architectes aujourd’hui anonymes ayant eu la Vienne pour terrain d’expression. D’autres sources documentaires existent viendront sûrement enrichir les pages de ce site, mais, dans l’immédiat, le temps presse. La menace d’une disparition plane sur ces édifices, à l’instar de la démolition de celui de La Roche-Posay en 2023, et de la « déconstruction » de ceux de Montmorillon et La Trimouille en 2025. Le silo de La Roche-Posay était pourtant l’un des rares sur lesquels le service Patrimoine et Inventaire de la Région Nouvelle-Aquitaine avait commencé à travailler. Ce retard s’explique par une approche d’inventoriage du patrimoine industriel ayant consisté à privilégier les « sites de fabrication où la matière première est transformée à une grande échelle[11] », au détriment des sites d’entreposage. Combien de ces silos, que Nicolas Loriette voit comme « l’un des seuls représentants du patrimoine rural du XXème siècle », parviendront à fêter ne serait-ce que leur centenaire ? Pourquoi ne pas s’inspirer de l’archipel du Svalbard, où les autorités norvégiennes ont instauré une protection patrimoniale automatique de toute construction humaine datant d’avant 1946, y compris les installations industrielles. En attendant, les silos français restent aujourd’hui à l’état de « patrimoine à inventer ».
[1] Nouyrit, H. (1998). Campagnes en mouvement : Un siècle d’organisations paysannes en France. Editions CLM
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Chatriot, A. (2016). La politique du blé. Crises et régulation d’un marché dans la France de l’entre-deux-guerres. IGPDE
[5] ACR en région Centre-Val de Loire. Volume 2. Direction régionale des affaires culturelles
[6] Créé en 2016, ce label a pour cible les édifices de moins de 100 ans non protégés au titre des Monuments historiques. L’objectif poursuivi est de montrer l’intérêt de constructions récentes, de faire le lien entre le patrimoine ancien et la production architecturale actuelle, et d’inciter à leur réutilisation en les adaptant aux attentes du citoyen (écologique, mémorielle, sociétale, économique…).
[7] Loriette, N. (2008). Les édifices de stockage des céréales dans les grands départements céréaliers (Eure-et-Loire, Loire-et-Cher, Loiret, Oise, Seine-et-Marne, Somme), 1929-1969. Université de Rennes 2
[8] Ibid.
[9] Loriette, N. (2012). Silos et magasins, 1930-1970. Dans Patrimoines de l’industrie agroalimentaire – Paysages, usages, images. Éditions SCEREN/CRDP de Champagne-Ardenne
[10] Loriette, N. et al. (2014). Les silos, un patrimoine à inventer. Université de Savoie
[11] Bouffange, S. et Moisdon, P. (2008). Regards sur le patrimoine industriel de Poitou-Charentes et d’ailleurs (page 28). Geste Editions